FUIR LE PARADIS (6)

FUIR LE PARADIS (6)

Chapitre 5

Depuis le coup de téléphone, la famiglia Belardi est en ébullition. Roberto, accompagné de sa femme Magalie arrête sa Mégane sur le trottoir face à la maison des Castors. C’est un bel homme de 57 ans né du baby-boom d’après-guerre et qui a fait toute sa carrière dans la sidé comme on disait à l’époque. Il est chef de bureau et s’apprête à partir en retraite après une vie sans grandes surprises n’ayant pris part à aucune des grandes crises qu’a traversées la région des Rheux et au-delà la Lorraine. Contrairement à son frère Alexandre et surtout à son père Vittorio. Ce n’est pas un bagarreur et il s’est complu à suivre le mouvement quand les employés ont, après beaucoup de réticences, décidé en assemblée générale de se joindre aux mouvements initiés par les ouvriers. On a vu ainsi dans les rues de Rheux des milliers d’hommes en bleus souillés de graisse et casques blancs sales et cabossés côtoyer des ingénieurs trois-pièces-cuisine-et-gaz-à-l’étage, portant des costards à 200 sacs, et des employés en col roulé et veste en velours pour faire « de gauche ».

Roberto n’est pourtant pas un lèche-cul au sens que l’on donnait à ce terme quand les milices patronales et policières étaient là pour fliquer les manifestants et tenter de casser les manifestations. Il ne renseignait personne et surtout n’était pas prêt à vendre « son frère » pour le plat de lentilles d’une promotion. Mais ce n’est pas un hyperactif ni un violent. Le militantisme ne le tente pas. « Tout le monde, dit-il, ne peut pas être révolutionnaire. Il faut bien qu’il y ait quelqu’un pour garder « la maison ». Il veut dire l’usine, sans ignorer pour autant que même en cas de grève générale, comme en 1947 ou en 1979, il y avait toujours eu un groupe de sidérurgistes grévistes à l’usine pour assurer la sécurité de l’usine. On ne badine pas avec un haut fourneau qui reste « une bombe » à la dangerosité considérable et surtout on ne détruit pas l’outil de travail, camarade, puisque celui-ci appartient à la communauté ouvrière ! Ou plus emphatique : à la nation, camarade !

Roberto est comme on dit un homme honnête, fait pour l’aventure des listings sortis des ordinateurs lorsqu’il s’agit de trouver la virgule qui manque à la page 2 327 ; loin des sautes d’humeur, des coups de gueule, des senteurs cramoisies des laminoirs, des opérations coups de poing qui firent les beaux jours des manifs des Rheux lorsque le tout-permis des patrons permettait en retour le tout-permis des ouvriers jetés sur le pavé par décisions iniques de Bruxelles. Lorsqu’il fallait épater la galerie pour ne pas laisser retomber la pression et s’attirer les bonnes grâces d’une presse nationale et internationale. Roberto en était sans en être vraiment et se trouvait ainsi en porte-à-faux avec un père et un frère qui décidaient toujours à chaud, sans réfléchir, fonçant dans le tas comme ils disaient.

 Et quand il reçut le fameux coup de fil du patriarche, son frère, suite à un précédent coup de fil de son neveu, Jean, il sentit passer le vent du boulet. « Demain, rendez-vous aux Castors, tempêta Alexandre, il faut prendre une décision pour la mamma. Je pense que tu es libre ? Fin août, c’est pas l’enfer dans les bureaux, hein ? Et puis tu expliqueras la situation à ton chef. J’y serai vers onze heures. Oui, le temps de boucler les valises. On va s’organiser sur place ! » Roberto n’a pas eu le temps d’en placer une et surtout de s’apitoyer ou de demander des nouvelles de la santé de sa mère. C’est comme ça et c’est pas autrement. Il n’a pas de valise à faire puisqu’il habite à moins d’une heure des Castors. Il est donc à pied d’œuvre le premier mais ne prend aucune initiative.

Vittorio, lui, craint cette journée qui ne peut lui apporter que des désagréments. Même si aucun signe extérieur ne trahit encore son grand âge, ou celui d’Émilia, Vittorio sait bien au fond de lui-même qu’il est guetté par ce terrible monstre qu’on ne sait jamais bien écrire et encore moins prononcer mais qui est « la bête noire » des maisons de retraite : « alzaillemeur »…Alzheimer, ce triste sire, qui s’annonce sans rien dire et vous fait trébucher au beau milieu d’une phrase. « Quelqu’un est-il venu te voir cette semaine, nonno ? » « Personne n’m’fi ! » alors qu’on sait très bien que la petite-fille a fait le voyage tout exprès pour s’arrêter aux Castors et mettre un peu d’ordre dans « la boutique » au grand dam d’Émilia qui n’aime pas qu’on se mêle de ses affaires ! « Personne, tu es sûr ?  » Alors le vieil homme sent comme un doute dans son esprit. « Est-ce que ce ne serait pas un piège à cons ? Pour savoir où en sont les vieux ? S’agit pas que ce soit la gabegie là-haut, hein ? » Il imagine Viviane en espionne, mandatée par le patriarche qui n’a pas voulu déléguer sa propre femme, Isabelle, trop inquisitrice, trop fouille-merde même s’il sait sa belle-fille possessive et autoritaire. « Très famille en somme » Bien propre à ce rôle d’enquêtrice sociale.

L’interrogatoire commençait aussitôt qu’elle avait mis le pied hors de sa belle limousine allemande et étoilée qu’elle conduisait vite et sans souci des radars, son époux de pharmacien ayant dans ses connaissances quelques hauts-placés pour jouer les essuie-glace. Bises de rigueur sans trop d’effusion puis aussitôt un interrogatoire serré des deux anciens surpris au nid par cette arrivée impromptue et jouant les revêches de circonstance. L’espionne notait tout ce qui pouvait constituer un désordre domestique grave : une cuisine sens dessus dessous, bouleversée par une .petite veillée hier soir avec les voisins Mario et Giulia (Viviane notait dans sa tête les deux bouteilles de « roteuse », du Veuve-Saumur extra-brut, les quatre verres dont deux maculés de rouge à lèvres – de rouge à lèvres ? Est-ce qu’on se maquille à 88 ans ? – des assiettes ayant contenu une belle viande rouge saignante – très mauvais pour les quatre-fois-vingt !! – une bouteille de Saumur-Champigny ; un salon où auraient vécu tous les soldats de l’Empire, grognards de toutes les guerres ; un jardin mal entretenu avec des papiers gras. Négatif ! Pas la moyenne sur l’aspect extérieur, les vieux !

 Puis commençait l’interrogatoire proprement dit.

Mémé, vous n’auriez pas du thé ? Non, non pas besoin que cela soit du darjeeling, non du lipton, c’est parfait.Vous n’avez pas l’air bien en forme tous les deux. Vous êtes un peu comateux ? Vous vous êtes fait vacciner contre la grippe au moins ? On dit que cette année, elle sera terrible. T.e.r.r.i.b.l.e ! Pas l’espagnole non mais presque l’asiatique ! Non je ne veux pas voir. Pas trop chaud, le thé. T’as l’air fatigué nonno ? T’es pas trop déprimé ?(Émilia était en cuisine et entre deux assiettes sales faisait bouillir de l’eau pour le lipton).

Déprimé, et pourquoi donc ? demandait Vittorio qui comprenait bien la manœuvre. Pendant qu’Émilia était à surveiller l’eau frémissante, elle cuisinait l’ancien qui redressait le torse pour bien montrer qu’il n’était pas avachi par l’âge et surtout qu’il n’était pas dupe. « Au contraire, je viens d’achever de faire mon jardin, cinq ares à la bêche ! Et puis tu peux voir, c’est du millimétré, pas une motte qui dépasse ! Faudra que tu songes à ramasser des choux de Bruxelles avant de prendre la route pour – il faisait semblant d’hésiter et Viviane guettait la faute, l’omission qui tue, la première lueur de perdition dans les yeux, le premier trou, la première panique – Étampes ! » Le vieux souriait comme un ravi de la crèche.

C’est à cet instant précis qu’Émilia rentrait dans la cuisine portant la théière et son lipton dont on voyait dépasser les ficelles.

J’ai fait du marbré comme autrefois, au chocolat ; tu en prendras, n’est-ce pas ? Tu peux même en ramener pour Jean.

Et Émilia, bien chauffée par ce que cachait cette visite impromptue et cette mission confiée à la femme de son petit-fils embrayait à toute vitesse sur tous les sujets qui lui venaient aux lèvres, l’actualité bien sûr, politique – elle commentait les dernières élections présidentielles qui avaient vu une femme prétendre à la magistrature suprême à peine soixante ans après qu’elles avaient obtenu le droit de vote ! – mais aussi sociale, avec les grèves, les régimes spéciaux, le service minimum et puis la géopolitique… l’Irak, l’Iran.Viviane n’osait pas demander ce qui se passait en Iran ! Émilia terminait son laïus en demandant des nouvelles de tous les enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, rappelant au passage les dates des anniversaires, des mariages… « le vôtre, c’était en 1985, disait-elle, quelle belle journée de mai. Votre pays, là, l’Essonne, quelle beauté ! Milly-la-forêt et puis l’autre petite ville qu’on traverse en venant chez vous ? Arbonne-la-forêt ? M.a.g.n.i.f.i.q.u.e ! Vous en avez de la chance. Mais parlez-moi de vos nièces Victorine – quel nom hein ! – et Paola. Ah, Victorine a voté pour la première fois cette année. A droite, évidement ? Elle veut faire Science-Po Paris ? Oui évidemment, c’est une tête. C’est tout Paul Guyenne, ça ! Bonne souche familiale ! Est-ce qu’elle ressemble un peu à Maria ? » « Comment elle n’est jamais venue ?  » – le piège, pensa Émilia – « Si, si mais il y a très longtemps ; ça change à cet âge-là ? Ouf, sauvée.

A un moment, Viviane se levait, n’en pouvant plus, submergée, anéantie, mitraillée comme une terre de Verdun. Elle prétextait qu’il était déjà tard, qu’elle était fatiguée… qu’elle devait encore aller jusqu’au Luxembourg pour acheter des cigarettes, de l’alcool et de l’essence. « Et puis peut-être que je passerai voir tante Gina à Toul. Vous savez qu’elle va prendre sa retraite ? Ça lui fait dans les combien à tante Gina ?  » Émilia se jetait dans la brèche ouverte : « Oh, Gina ? elle est née le 28 août 1943 à trois heures de l’après-midi. Il faisait un temps de canicule. C’était un beau bébé ; elle m’a donné du mal. Je te prie de le croire. »

La belle Viviane remontait dans sa belle allemande étoilée, « la voiture des pharmaciens et des manouches », avait dit en rigolant le nonno qui faisait un signe de la main sur le perron de la maison des Castors avec Émilia, appuyée à ses côtés. Elle était fatiguée mais avait réussi son numéro et sortait vainqueur haut-la-main de l’épreuve. La voiture fuyait déjà vers la 4 voies à la vitesse de ses six cylindres. C’est le moment que choisissait généralement le nonno pour se tourner vers Émilia et lui demander :

Dis-moi Émilia, qui est cette belle personne qui vient de nous visiter ?

Et ils éclataient de rire en s’embrassant comme des fous amoureux.

 Magalie, je te présente Julie !

Julie l’embrassa à bouche que veux-tu, échangea quelques mots où il était surtout question d’études, de « jeunesse d’aujourd’hui », de ces racailles de banlieue, des sujets sur lesquels Julie ne rebondissait pas pour éviter les conflits de génération. Mais surtout parce que ce n’était pas l’objet de ces visites qui se succédèrent bientôt à allure régulière. Julie s’intéressa surtout à Gina qui était à 64 ans une belle et grande femme ; de type italien, avec des cheveux très noirs (coloration ?), une poitrine très généreuse, de grands yeux de biche transalpine, une bouche bien dessinée et fort rouge, en fait, Gina ressemblait comme une sœur à la Lollobrigida du cinéma, une belle poupée bien pulpeuse ! Elle avait un peu empâté sans doute mais conservait de sa jeunesse des éclats très incisifs notamment un rire tonitruant qui faisait penser à un vent de tornade. Elle révélait alors des dents d’une blancheur suspecte (appareil dentaire ?) et se gonflait comme une baudruche. Gorge déployée.

Julie se dit qu’elle restait belle malgré son âge, « une belle plante, vénéneuse à souhait » se dit Julie. Mais ce en quoi elle se trompait. Gina se révéla être quelqu’un de très sensible et surtout de très timide. Sous la coupe d’un petit bonhomme, son mari, Julien fin lettré certes mais petite souris fouineuse et inquiète, qui guettait sa femme comme si elle pouvait être la proie de tous les don juan du quartier. « C’est un jaloux » se dit Julie qui trouvait le couple tout à fait dépareillé. Gina s’empressa de glisser à Julie qu’elle n’avait pas eu « la chance » d’avoir un enfant « chez les Italiens, dit-elle en riant en tempête, c’est plutôt mal vu ; même si nos parents ne sont pas de grands géniteurs ! » « Quatre gosses, c’est dans la moyenne basse, dit-elle , pour une famille de ritals mais il est vrai qu’à l’époque des Baraques, c’était déjà exceptionnel ! » Elle commença un rire qui s’étrangla dans sa gorge. Le patriarche s’annonçait ! Julie se promit d’en savoir un peu plus sur cette période des Baraques qui devait se situer entre les deux guerres, dans les années 30 ans doute ? et surtout de lier connaissance avec une Gina qui s’annonçait plus excentrique que prévu. Mais elle ne voulait pas non plus manquer l’arrivée de sa seigneurie, le premier prince héritier de la couronne, le roi par intérim, « le chef mafieux » comme lui souffla Johan qui se retrouvait à ses côtés par le jeu des flux et reflux de la famille qui empiétait désormais dans le jardin.

Tous les voisins étaient sortis n’ignorant rien du motif de ce rassemblement de la belle et grande famille des Belardi. De jardins en jardins, de terrasses en terrasses, le mot avait fusé dans toute la cité des Sapins : « hôpital ». C’était le sujet de toutes les conversations car les deux « vieux » comme on les appelait, faisait partie du paysage, de l’horizon au-delà de ses plates-bandes, d’un voisinage qui n’était pas fait d’une manière artificielle. Si on était voisins, c’était aussi parce qu’on s’était choisi, qu’on s’était attendu et entendu, aidé, conforté, qu’on avait construit ensemble sa vie, mélangé ses enfants, épousé les mêmes causes. Ici on donnait des voix au parti depuis toujours et le bureau électoral de la Cité du Paradis était l’un des plus à gauche de la circonscription des Rheux. C’est grâce à ces voix-là qu’avaient été élus un maire et un député du parti. On se souvenait encore de la fête dans le quartier. On avait fait sauter des roteuses toute la nuit. On croyait que les lendemains qui chantent commençaient à l’aube de la cité du Paradis. Mais la gueule de bois était aussi pour demain.

 Aujourd’hui, on s’interpelle : « Mais c’est Gina ?! Tu me reconnais : Je suis Giulia ! » Gina traverse la haie qui est basse et sans clôture et va faire une bise à Giulia puis à Mario qui attend à quelques pas dans l’allée. Les deux femmes entament une messe en mineur où les souvenirs ont la couleur dorée du miel et des gâteries enfantines, où la mémoire nourrit des sourires de petite-fille et de grand-mère. « Je t’adorais, dit Giulia, tu étais la plous que bellisima du quartier ! ». « Et toi une grand-mère, mamma mia ! » Elle fait un geste avec la bouche et les doigts. « Tu te souviens, tu te souviens.» pleut comme à Gravelotte. Pendant ce temps le gros 4 X 4 japonais du sieur Belardi remonte la rue et tente de se faufiler entre les petites clios, pandas ou autres twingos des riverains. Quand il stoppe devant la maison des Castors, c’est un grand silence. Tout le monde est tendu.

« La famille italienne, c’est quand même quelque chose » prononce tout haut le seul non-Italien de la Cité du paradis : un André Van quelque chose qui comme son nom ne le dit pas est alsacien, tendance batave de la troisième génération, aïeul venu pour tondre la vigne. André dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas. L’accident d’Émilia est l’occasion d’un beau déploiement de forces des Belardi, fortune faite en terre d’exil et surgeons vivaces d’un pied-mère encore bien vert. Le patriarche ouvre la porte de son vaisseau routier et pose le pied sur la terre ferme. Rien à dire : le seigneur est en mission. Julie se lève sur la pointe des pieds pour apercevoir l’homme qui fait trembler « son » nonno.

Julie considère que le fameux Alexandre qui le premier a pris la poudre d’escampette, cassant le rite familial du tous autour du pater familias vaut le coup d’œil. D’abord il est grand, a une tête de romain estampillée césarienne, avec un nez busqué et des yeux d’aigle, une belle tête de pièce de monnaie, comme le susurre Julie à Johan. « Il a de la gueule, souffle Johan. « Yes » répond Julie qui parle anglais quand elle est émue. Elle cherche à toute vitesse dans sa tête à quel acteur le maestro lui fait penser. Elle trouve Mastroianni bien sûr mais aussi… mais aussi ? « Ralph Valone ! » entend-elle à sa gauche. Johan a deviné ses pensées. Il ajoute « celui de Vu du Pont ». Le Ralph Valone des films noirs italiens. Elle aime à la folie ! Mais dans la barbe qui piquette son visage – une barbe de deux jours, ça s’entretient – , Julie ne peut remarquer les poils blancs qui disent l’âge du capitaine, car « le vieux » titre ses presque 68 carats. Mais ce poivre-et-sel de bon aloi ajoute encore à un charme extraordinaire qui se dégage de celui-ci. Pas à dire, cette souche-là est vraiment vivace et exceptionnellement prolifique. Elle retrouve dans les traits du patriarche, dans son allure, dans sa démarche, dans sa manière d’être, globalement, « son » Johan, son petit Rital à elle, celui qui s’impose malgré ses 20 ans dans des réunions d’anciens et même parmi les étudiants de la génération des agrégés. Derrière le patriarche vient ensuite sa femme, Isabelle de quelques années sa cadette. Elle aussi a un port altier, une démarche d’une élégance rare, habillée comme si elle avait la Reine monténégrine à dîner. Julie n’ignore pas que « le premier au four » de la dynastie Belardi a fini comme ingénieur dans une grosse entreprise liée à l’avionneur militaire Dassault et qu’il a pris sa retraite il y a peu, nanti d’un bon capital en stocks-options puisqu’il faisait partie des cadres de haut niveau de l’usine. Un parachute doré !

Alexandre et Isabelle distribuent des bonjours à droite à gauche, des bises parfois après que Vittorio eut saisi son fils dans ses bras et lui a lancé un claironnant : « Tu es rayonnant ! » et que son fils lui a rétorqué : « Je n’en dirais pas autant à ton propos ! »… Les hostilités sont engagées. Alexandre se fraie un passage vers la maison des Castors et tombe sur Johan et Julie. Il embrasse son petit-fils et se tourne vers Julie :

Vous êtes la fameuse Julie ?

Julie est rouge comme une pivoine et reçoit la bise picotante du grand-père avec émotion.

Fameuse, je ne sais pas, dit-elle, mes ogres préférés ne m’ont rien dit de tel… mais je suis dans un âge où je peux encore me passer de rasoir.

L’impertinence fait « clignoter » le grand homme. Comment doit-il prendre cette répartie qui fait bidonner son petit-fils ?

Ah, ce que je vois, on joue à Julie des Esprits ! répond Alexandre faisant référence à un Fellini qui n’était sans doute pas sa tasse de thé. Vous êtes décidée à rentrer dans la famille ?

On verra si le promis est bien sage et s’engage à élever les enfants et à faire la vaisselle.

Vous ne croyez pas que vous exagérez ?

Si, mais, j’ai une nature féconde.

Elle n’a pas le temps d’achever. Johan la pousse gentiment du coude et lui demande gentiment de lâcher la bride ; ce qu’elle fait d’autant plus volontiers que le patriarche a comme autres soucis de remettre, comme il le disait lui-même, la maison Belardi d’équerre puisque depuis quelques temps tout allait, selon lui, à vau-l’eau. Chez les Italiens, on était plutôt à cheval sur la famille en ce qu’elle représente une force face à la désorganisation du monde. Alexandre avait coutume de dire que sans elle, sans la famille, les pionniers de l’immigration n’auraient pas pu tenir le coup dans un contexte véritablement hostile. Les célibataires furent du reste, lors des trois vagues successives d’immigration – au début de l’industrialisation, puis l’entre-deux-guerres et enfin les années 60 – les plus vulnérables et beaucoup ne trouvèrent pas les forces suffisantes pour s’accrocher à ce bout de rocher.

Les maîtres de forges le comprirent si bien qu’ils créèrent dans leurs œuvres sociales ­ – on appelait ça le paternalisme – des logements tout d’abord pour « les garçons » et plus tard pour les hommes mariés qu’il s’agissait de fixer sur place, la déperdition des forces étant trop importante. Le recrutement d’un jeune dans la force de l’âge coûtait fort cher aux sociétés et les usines, en plein boom après les guerres, demandaient de plus en plus de forces vives, à l’exception des périodes de crise comme dans les années 30. Et les recruteurs misaient sur les hauts revenus et l’esprit de conquête des jeunes souches transalpines.

 Arrivés sur place, les jeunes en question avaient hâte de reconstituer leur vie d’avant avec les moyens de la vie d’après. Beaucoup de traditions avaient été conservées comme la fameuse sorcière : la Béfana, fêtée à l’Epiphanie ou les panettone succulentes des jours de Noël, comme l’importance centrale de la famille et au sein de la famille, la mère. La mamma sublimée qui rassemble les siens tous les dimanches, que Dieu et Karl Marx font, autour des cappelletti, ces pasta à la main faites avec de bons produits et plus encore avec beaucoup d’amour. Les maschios sont aussi des enfants de chœur.

On comprenait mieux pourquoi l’accident de la mémé avait été vivement ressenti par toute la diaspora Belardi et plus largement encore par tous les voisins et amis parce que c’était le cœur du système qui était touché, la mamma capellette, la mamma qui soigne, qui élève, qui protège, qui rassure, qui console ; la mère était la souche sur laquelle se greffaient les cinq doigts de la main. Sous des allures très libertaires – et voulues comme telles – la société italienne était finalement à cette époque très hiérarchisée, très structurée, forte de cette alliance du sang. Partout où elle s’est retrouvée, isolée, humiliée, rabrouée, réduite à un asservissement d’esclave, la communauté italienne sut toujours se préserver par ce compagnonnage filial.

Alexandre appelle son fils Jean et lui glisse dans l’oreille les consignes : organiser la visite à l’hôpital des Rheux (« pas tous en même temps, hein, Jean, sinon on va la tuer la mamma ? Trois ou quatre en même temps, capito ? » « Oui, père ! » « Et puis tu passeras à l’hôtel de la Gare. Tu trouveras facilement, c’est en ville basse. Tu réserveras un salon pour toute la famille pour ce midi et des chambres pour ce soir ; pour ceux qui voudraient ne pas repartir aujourd’hui, capito ? » « Oui, père ! » Il ajoute : « Tu diras à la mamma qu’on viendra cet après-midi avec le papà ! »Tonitruant, Alexandre invite ses frères et sa sœur, sans oublier Vittorio à prendre place dans la grande salle à manger de la maison des Castors, à la belle table en chêne rouge achetée en Meuse. Alexandre d’autorité s’assoit en haut de table avec son père à sa droite, Gina à sa gauche et Roberto un peu plus loin à côté de sa sœur. C’est le conseil de famille composé des ayants-droit les plus directs.

Alexandre prend la parole pour faire comme il dit « un état des lieux ».

« La mamma à l’hôpital et on ne sait pas pour combien de temps ; même si on peut penser que ce sera moins grave qu’on aurait pu le craindre ; cassure sans déplacement si j’ai bien compris et sans opération donc. On ne peut que s’en réjouir. Elle devrait rester quelques jours en milieu hospitalier, mais ce ne sera pas pour autant la délivrance pour elle. Il lui faudra sans doute au moins cinq à six semaines pour s’en remettre complètement, je veux dire. Et notamment lui apporter les soins que va nécessiter sa rééducation qui peut être longue !

Où veux-tu en venir ? lui demande Gina qui connaît bien son frère et sait qu’il est beau parleur.

Où je veux en venir ?

Vittorio s’agite sur sa chaise, très mal à l’aise. Ce que voit Roberto qui lui met la main sur l’avant-bras. Un geste qui ne passe pas inaperçu aux yeux du patriarche qui se sait plus craint qu’aimé et qui use et abuse de sa qualité d’aîné.

Ce n’est pas un tribunal ! dit Roberto. On n’est pas là pour juger le papà et la mamma… sinon je fous le camp !

Il ne dit pas qu’il en a marre du leadership du pariarche mais c’est tout comme. Roberto sent en outre qu’il n’est pas seul à remettre en cause quelque part le droit d’aînesse mais sait son frère coriace et lui faible. Il faut que Vittorio défende aussi « son affaire ». Le peut-il ? Roberto l’ignore mais décide de tester un peu la résistance de ce côté-là, étant assuré que Gina sera à ses côtés, quoi qu’il arrive. Il y a dix ans de différence entre eux mais ce n’est pas seulement une question d’âge. Roberto est porté à l’indulgence et à la compassion ; à la compréhension des êtres. Son père Vittorio est un modèle pour lui et il est prêt à entrer en rébellion, lui le gentil, si on décide de bousculer cette mémoire vivante.

Un tribunal ? s’effraie Vittorio. Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’on a fait ? Et pendant ce temps, pendant ce temps…

 Il pense tellement fort à Émilia qu’une très grande gêne s’installe entre les membres de la fratrie. Et de Fouquier-Tinville, le patriarche se retrouve tout à coup lui-même accusé, sur le grill…Comme si cette réunion du conseil de famille était incongrue alors que la mamma est sur son « lit de souffrances ». Il y a une sorte de forme d’ingratitude de la part de l’aîné dont la première démarche ­– normale ! – eût été de courir à l’hôpital des Rheux afin de porter témoignage à la mère. Cette attitude – peu habituelle pour un Italien – constitue une faiblesse et Alexandre se rend très vite compte du piège dans lequel il s’est fourvoyé. La partie est loin d’être gagnée et son frère Roberto l’étonne…lui qu’il pense sans épaisseur, pleutre, sans envergure. Ce frère-là, employé de bureau, l’a acculé à la faute. Il se reprend :

Nous irons voir la mère tous les quatre. Je voudrais qu’on puisse parler un peu au docteur qui la soigne et que vous soyez dans la décision que nous serons amenés à prendre.

La décision ? Quelle décision ? grommelle Vittorio.

Je voudrais avant tout dissiper un doute ; j’aurais pu me rendre directement à l’hôpital ; d’ailleurs, c’est ce que m’avait proposé Isabelle mais j’ai tenu d’abord à être ici où est née la famille ; d’être ici avec vous.

Au milieu du troupeau ? lance Gina, toute rouge.

Au milieu des nôtres ! La mère indisponible pour six ou dix semaines, c’est toute une organisation à mettre en place. D’abord il faudra trouver un centre de réadapation pour la mamma. Il y en a un excellent du côté de Metz. Privé certes et cher mais connu pour la qualité de ses kinés. C’est peut-être l’un des meilleurs de Lorraine. En plus ce n’est pas loin de chez toi Roberto. Tu pourras lui rendre visite.

Mais il n’y a peut-être pas de place, tente Roberto.

Il se fait que je connais le directeur de la clinique qui est aussi un ami ; un excellent praticien qui va remettre la mère sur pied en trois coups de cuillère à pots.

Roberto trouve son frère très efficace. Il a déjà tout manigancé et avance ses pions, sûr qu’on n’aura rien à lui opposer. Il est redoutable d’organisation rationnelle et laisse son frère pantois. Gina monte à son tour au créneau :

Tu ne crois pas qu’elle pourrait aussi se soigner à domicile ? Ici avec Vittorio ? Avec des infirmières et aides-soignantes ; cela se fait beaucoup aujourd’hui. On dit même que cela accélère la guérison. Tu ne peux pas l’ignorer toi qui sais tout ! La mamma ici, chez elle…

Tu…tu… Il faut viser à l’efficacité. Je ne veux surtout pas que le fémur soit mal ressoudé et qu’on soit obligé de recasser l’os. Ça aussi, ça se voit souvent ! Je ne vise qu’à la bonne santé de la mamma !

Nous aussi, rétorque Gina.

Vittorio est en proie à une très grande agitation. Il se lève blanc comme un linge…toise son fils aîné qui ne baisse pas le regard ! Les deux s’affrontent, comme autrefois…Mais cette fois, Vittorio n’est pas sûr de remporter la partie.

Tu oses regarder ton père comme ça !

Il jure en italien et se rassoit en toussant dans sa main. Il soupire :

Vous allez touer la mamma !

Le docteur Patience est un ami. Il prendra grand soin de notre mère et nous la rendra aussi forte qu’elle l’était avant ce stupide accident.

C’est à croire Alexandre que tu avais prémédité ton coup ? dit Roberto non sans ironie.

Vittorio, déclare Alexandre en mettant une grande douceur dans sa voix. Tu n’es plus en capacité de t’occuper de la mère qui a besoin d’une assistance 24 h sur 24. J’espère qu’il n’y a pas d’opposition sur le principe ?

Alexandre s’installe dans un silence pesant et volontaire. Que répondre ? Que proposer ? Que dire d’autre ? C’est vrai que c’est une solution et peut-être la meilleure. Après, on verrait bien. Alexandre interroge du regard puis de la voix :

Gina ? Tu peux dire non ! C’est donc oui. Robert ? Ni oui ni non. Vittorio bien sûr est contre. Notre mère sera donc hospitalisée à la clinique du docteur Patience dès qu’elle aura fini ses examens à l’hôpital des Rheux. On verra ça cet après-midi avec son docteur. Nous avons aussi d’autres décisions à prendre. Vittorio ne peut rester seul pendant ces six semaines de soins. J’ai donc prévu une garde-malade avec un service spécialisé. Privé et cher, mais efficace lui-aussi. Vittorio pourra bénéficier de ce service à temps plein pendant le séjour d’Émilia à la clinique Patience. Tu n’auras rien à t’occuper, papà. Ils font même les courses ainsi que la cuisine.

Je n’ai besoin de personne, porca miseria. Maudit fils, tu es en train de vendre l’âme de cette maison. C’est pas comm’ ça que je t’ai appris à respecter les anciens. Tu es… tu es devenu tellement dur Alexandre. Je ne te reconnais pas. Je ne savais pas que tu serais capable de tant de… de tant…

Le patriarche laisse couler la colère du vieux car ce qu’il a à annoncer est encore plus difficile à avaler. C’est même le nœud de toute l’affaire ; ce qu’il a concocté hier dans sa belle résidence là-bas dans la forêt, en accord complet avec sa femme, affûtant les arguments les uns après les autres, essayant de contrer toutes les tactiques qui ne manqueraient pas de se faire jour. La charge serait tellement rude que personne n’en sortirait sans échardes. Même lui Alexandre n’est pas bien sûr de son coup. Pourtant il est persuadé d’avoir raison. Alors ? Foin des bons sentiments et des demi-mesures. Il faut que les décisions importantes soient prises et qu’elles soient prises aujourd’hui. L’accident d’Émilia favorise cette prise de risques.

Il regarde les uns et les autres, silencieux. Il entend les voix de Johan et de …comment s’appelle-t-elle, sa « copine » ? Julie, l’impertinente, plutôt jolie fille du reste mais il faudra la remettre dans le bon chemin familial. Elle pourrait faire une Belardi tout à fait convenable. Mais Alexandre aime bien Johan, un vrai, un pur ; pas comme «cette couille molle » de… Il regarde Roberto qui regarde ses mains posées devant lui. Il porte son regard sur Gina qui détourne le sien.Gina, encore belle femme, qui semble lui dire : « Qu’est-ce que tu veux au juste ? Foutre le bordel ? »

Alexandre estime qu’ils ont déjà partie perdue mais juge qu’il faut quand même la jouer en douceur. Il se lance donc dans une grande explication sur ce que l’on appelle le quatrième âge… l’espérance de vie, la santé des seniors, la gérontologie. Il dit un mot des problèmes liés au grand âge et notamment de la maladie d’Alzheimer. « Il faut agir aujourd’hui avant qu’il ne soit trop tard ! » « Trop tard pour quoi ? Pour qui ? Qui est visé ? Vittorio bien sûr ! » pense Roberto. « Il nous la joue grand frère responsable » juge Gina qui l’admire.

 Voilà ce que je vous propose, dit Alexandre avec douceur et en fixant Gina qu’il sait friable. De fait, tout le monde sait ce que l’aîné va dire et imposer. Rouge et dans une grande colère, Vittorio se lève et va dans la cuisine boire un grand verre d’eau. Il se passe la main sur le front qui est moite. Il tremble comme un lapin qu’on vient d’égorger. Pourquoi se dit-il « la moitié de l’humanité s’ingénie-t-elle à emmerder l’autre moitié ». Il songe très fort à sa femme, à l’Émilia qu’il ne verrait que l’après-midi. Pourquoi ne l’a-on pas laissé voir sa femme, dès ce matin… Il aurait dû n’attendre personne et prendre un taxi. Comment va-t-elle m’accueillir.. Par un « lâcheur » ! c’est sûr ! « La vieillesse est un vrai naufrage » se dit-il car il sent bien qu’il n’a plus la force de lutter. Il se sait battu d’avance et à plate couture.

Il revient au moment où Alexandre parle d’un « repli stratégique » et d’ un « aménagement stratifié ». Mais Vittorio comprend que son fils aîné a gagné. Ses autres enfants baissent la tête et regardent leurs mains posées sur la table comme s’ils ne les avaient jamais vues, comme s’ils se disaient : « C’est à moi ça ?  ». Il a honte pour eux, honte de leur lâcheté, de leur couardise. Il ne se rassoit pas malgré le geste qu’Alexandre, péremptoire, fait dans sa direction. Il secoue la tête ; il est condamné et Émilia avec lui. La souche-mère est désormais prisonnière, civilisée, remise dans le droit chemin. Vittorio pense qu’Alexandre a dû utiliser l’argument d’Alzheimer pour obtenir l’accord de Gina et de Roberto. « Vous avez pu comme moi constater que le nonno n’était plus en mesure de guider seul sa vie. On a constaté (« mais qui est ce « on » ? » se demande Gina. « Qui est la punaise de sacristie qui a mangé le morceau ? Quel est le salaud ? ») qu’il commence à perdre l’usage de la mémoire, ne se souvient plus des noms des uns et des autres, oublie d’appeler pour les anniversaires ! Ainsi il a manqué l’anniversaire d’Isabelle qui a fêté ses soixante-cinq ans ! Elle en était bouleversée (« T’exagères pas un peu, là ? » pense Roberto) »

« Je crois plutôt qu’ils vivent pour eux, après nous avoir consacré toute leur vie » dit tout haut Gina.

Tu crois ça. Ils ont trop le sens de la famille, l’honneur de la famille. Le…

Tu déraisonnes, tente Roberto.

Je sais ce que je dis. J’ai plusieurs témoins (« maintenant la délation » pense Gina) qui m’ont confirmé le début du processus ! Je sais ce que ce mot peut avoir d’horrible mais il s’agit bien de cela ; un processus de dégradation des facultés mentales ! Comme une érosion, une usure du disque dur.

Je crois qu’ils vivent pour eux, répète en élevant la voix Gina. Et j’espère que tu ne vois rien de scandaleux là-dedans ? Ils nous ont tous torchés et toi le premier !

Alexandre change de registre parce que celui-là ne donne plus rien.

– …Voyez-vous quelqu’un dans la famille capable de les accueillir ? Toi Gina avec Julien, vous avez la place dans votre appartement ?

Non, bien sûr ! pourquoi poses-tu des questions idiotes ?

Et toi Roberto ?

Tu sais bien que je suis en plein déménagement !! Mais toi dans ta grande baraque ? Tu ne peux pas les accueillir ? Au moins un temps !

Non parce qu’avec le nonno, on a des caractères bien trempés et on en viendrait vite à s’engueuler. Tu sais comment il est ?

Et je sais aussi comment tu es, toi !

Ce qui veut dire ?

On est au bord de la querelle et encore une fois Alexandre dévie pour éviter son frère. Avant d’abattre sa dernière carte, l’atout maître, l’as de pique !

J’ai une solution. Ce qui manque à nos parents, c’est la proximité de la famille, du cœur de la famille. Je me suis laissé dire par mon fils Jean que des promoteurs achevaient la construction d’un bel ensemble résidentiel en plein cœur d’Étampes. Le Clos Notre-Dame pas loin de l’église et de tous les commerces, sur la route principale mais en retrait de la route. Il y a là de superbes appartements tout confort, modernes, avec ascenseur, cuisine équipée ; des F4 et même des F5 en rez-de-jardin. Pas très loin de la pharmacie mais aussi de chez nous, du cœur de famille. Et puis de leur arrière-petit-fils préféré, Johan.

Je comprends tout, dit en se levant Gina…

Rassieds-toi, je n’ai pas fini ! Je me suis renseigné : cet appartement vaut au bas mot 300 000 euros et c’est à peu près le prix qu’on pourra tirer des Castors !

Vendre les Castors ?!

Si vous voyez une autre solution ? Il s’agit d’un repli stratégique !

Vittorio entre, le visage rouge et congestionné.

Repli stratégique ? Tu veux nous foutre à l’asile ? On bazarde les vieux ! A la décharge ! On s’en débarrasse ! A la kip ! Porca miseria !

Vittorio est dans une colère noire mais il sent bien que les forces déjà l’abandonnent.

Tu veux quoi ?

Je veux que tu nous rejoignes avec la mère dans un bel appartement que nous avons repéré à Étampes !?

 Alexandre choisit l’affrontement direct puisque Gina et Roberto sont neutralisés.

Et les Castors ?

Nous la mettrons en vente dès la semaine prochaine ! Je crois qu’il y a aux Rheux une bonne agence immobilière.

Vittorio titube un moment. Gina se lève pour le soutenir et l’assoit à sa place. Alexandre lui sourit. Le plus dur est passé. Il lui faut maintenant argumenter. Il explique longuement les avantages de cette formule en s’adressant directement à lui. Le vieux est anéanti et ne trouve plus rien à dire. Il a le menton qui tremble… une vieille barbe grise piquette son visage un peu émacié. Il fait pitié. Gina tente de chasser cette image. « C’est vrai qu’il est vieux le papà. Très vieux et que comme cela il ne tiendrait pas longtemps ! Avec Émilia sur les bras ?! » L’image de son père la trouble très profondément mais elle n’est pas au bout de sa vision. Elle le voit mort, allongé sur son lit, étrangement maigre, comme bouffé de l’intérieur, les joues creuses, les yeux enfoncés dans les orbites. Elle le voit mort, avec une barbe raide, malgré l’ultime coup de rasoir du croque-mort. Elle chasse l’image qui revient plus forte encore… à ses côtés est étendue Émilia. Yeux grands ouverts ! Elle regarde le vide de la vie. Effrayant !

Tout à coup, on frappe à la porte.

Entrez, crie Alexandre, heureux de la diversion.

Johan pousse le battant et fait son apparition, avec Julie dans sa foulée. Il est souriant comme un gamin du catéchisme.

Vous avez fini ?

Johan voit la tête des uns et des autres, sinistres ! Lui qui a envie de rire… Seul Alexandre semble heureux de vivre. Les autres, brrr.

Qu’est-ce que tu veux , m’fi ?

Je…vous en faites des gueul…des visages d’enterrement ? Je vous annonce que la nonna va bien et vous attend de pied ferme. Elle devrait sortir vendredi ! Le docteur vous le confirmera ; il sera là vers 15 heures. Ah, encore une chose, elle m’a demandé pourquoi le Filou n’était pas là.

Le Filou n’était pas là ? balbutie un Vittorio hébété.

Et tu as répondu ? demande Alexandre.

Oh, simplement que cela faisait soixante-dix ans qu’il la voyait tous les jours et sous toutes les coutures alors qu’il avait le temps !

Mais ce n’est pas vrai ! soupire Vittorio qui se lève avec peine, hagard.

Personne ne voit qu’une larme discrète a quitté le bord de sa paupière et glisse vers sa vieille barbe grise. Ceux qui la voient pensent que c’est à cause de la cataracte. Vittorio pleurant ?

Alexandre met un doigt sur sa bouche. Tout le monde comprend. L’omertà est de mise.

Fin du chapitre 5.

La suite le mercredi 19 novembre.

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