FUIR LE PARADIS (6)

FUIR LE PARADIS (6)

Chapitre 4

Le premier à se pointer le lendemain fut le grand tonton, Roberto, qui était accompagné de sa femme Magalie. Le téléphone avait fonctionné à plein. Une vraie chaîne d’union entre Johan, son père Jean, son grand-père Alexandre qui avait sonné l’alerte générale. C’est que l’accident de la mémé avait semé la consternation dans cette belle famille éclatée entre la Lorraine et la région parisienne. C’était en fait le premier « avario » des grands ancêtres qui d’habitude vivaient leur vie sans que l’on ait à s’en préoccuper. Du reste Vittorio et Émilia avaient plutôt le cuir sensible dès lors qu’il s’agissait d’agir à leur guise et ne toléraient pas qu’on vienne leur dicter leur conduite. « On n’a pas besoin de personne » disait Vittorio en utilisant cette expression populaire pour confirmer leur esprit d’indépendance. Mais cette affirmation n’était pas tout à fait exacte. Car Philo et Filou n’avaient besoin de « personne » comme tuteur de leur vie. « Tant pis si je ne pousse pas drê !» disait Vittorio en imitant l’accent paysan de ses amis de la Meuse. « A mon âch’, c’est point bien grâv’ ; j’vais quand même pas pousser de cinquante centimètres ? » Émilia haussait les épaules trouvant que son Filou était quand même un sacré « canaillou ».

Depuis qu’ils s’étaient rencontrés dans un bal à la salle des fêtes des Rheux – c’était en 1938 et le couple avait fêté ses noces de platine il y a quelques mois en toute discrétion –, les Belardi ne s’étaient jamais réellement quittés sauf pendant la guerre au moment de leur évacuation et quand des obligations les obligeaient à se séparer pour quelques jours, quelques heures, ils faisaient, comme on dit, chauffer le téléphone. Et c’était des recommandations à n’en plus finir. C’était à celui qui aurait le dernier mot et dans ce domaine, Émilia était quasiment imbattable ! Il y avait toujours un dernier : « Et n’oublie pas ton cache-nez quand t’iras au foyer Garibaldi ! Promets-moi, etc. » Émilia avait pris le train aux Rheux pour aller voir sa fille à Toul. Un événement. Gina était malade. Une vilaine toux qui avait fait craindre au médecin qu’elle pût souffrir d’une forme assez grave de pneumonie. Mais rien de tel… et le couple avait pu se reformer moins d’une semaine après la séparation. Vittorio attendait fébrile sa femme sur le quai de la gare des Rheux et quand il l’avait vue avec sa petite valise venir vers lui, son pouls s’était accéléré. Il s’était traité de « vieux con », mettant « cet émoi » sur un état de santé qu’il jugeait allant se dégradant chaque jour.

– Tu t’es pas trop ennuyé, sans moi ? avait demandé Émilia, feignant la naïveté.

– Moi ? avait réfléchi Vittorio, qui avait déposé un mince filet de baiser sur la joue fraîche de sa femme, en jouant lui aussi les innocents.

– Oui, toi ! Je ne parle pas au chef de gare, là ? Tu vois pas qu’on est seuls ? Il faudrait peut-être voir à changer les lunettes !

– On voit que ta fille t’a remonté le moral ! Je pensais qu’elle était à l’agonie ! Je crois plutôt que t’avais envie d’un peu de liberté, hein ? Pour quel mal-appris ?

– T’s’rais pas jaloux, à ton âge ? Vieux grigou !

Elle faisait semblant d’être sérieuse mais on voyait bien qu’elle se retenait pour ne pas rigoler comme une bossue. Lui aussi jouait le jeu. Il ne répondait pas directement, biaisait, jouait les saints martyres.

– J’ai eu de l’ouvrage. J’ai balayé toutes les feuilles que j’ai mises au compost ; je ne pensais pas que ça ferait autant. On aura un sacré fumier pour le printemps. Un fumier de feuilles, rien de tel pour les asperges quand elles vont commencer à pointer. Puis je suis allé au foyer. J’ai vu les copains habituels : Marco, Franco, Mario ; enfin tu les connais tous ; je vais pas te faire un dessin.

– Et tu oublies la Maria ? Et puis tu oublies la grappa.

– Je ne sais pas de quoi ni de qui tu veux parler.

– T’aurais pas dû mettre ton vieux pull. T’as pas vu qu’il avait un trou au coude ? Et le pantalon ? tu joues de l’accordéon avec ? Tu aurais pu lui passer un coup d’fer. Ah, si j’étais pas là, t’irais en mendiant dans les rues de la cité. Les voisins t’ont vu attifé comme ça ? Tu me fais la honte, Filou. Pourtant je t’avais fait une liste.

Le vieil homme plissa les yeux pour tenter de s’échapper, de se soustraire à sa vue, n’osant pas lui avouer qu’il avait perdu le papier ou plutôt qu’il l’avait posé quelque part et ne souvenait plus où. « J’ai dû le mettre dans la poche de ma salopette. », pensa-t-il. Elle, Émilia, continuait à le bombarder de questions pour éviter d’avoir à lui montrer qu’elle était heureuse de le revoir après ces quelques jours de séparation.C’était un jeu connu et reconnu. Émilia jouait les tyrans domestiques, les emmerdeuses patentées pour provoquer la grogne du « bellâtre » dont la latinité bien assumée devait au bout d’un quart d’heure l’amener à cran. Arrivé à la maison des Castors, le jeu reprenait.

Émilia filait dans toutes les pièces et trouvait des « moutons de poussière » bêlant dans tous les coins. Des ronds de verre sur la toile cirée qui bien sûr n’avait pas été nettoyée. Des journaux roulés en boule dans la cheminée attendant une allumette. De la terre du jardin dans le garage. Une pierre à eau encombrée de vaisselle. Des fonds de casseroles brûlés. En un mot : l’anarchie masculine. Un laisser-aller qui faisait grimper la maîtresse de maison aux rideaux.

Le ton monta chez Émilia. Vittorio faisait semblant de ne pas entendre. Il jeta un œil au journal local, le Lorrain, cherchant les nouvelles locales qu’il avait déjà lues trois fois… Il fit semblant de s’intéresser une nouvelle fois à la photo des Schillari qui venaient de fêter le soixantième anniversaire de leur mariage. Soixante ans de vie commune. Un bail, loin pourtant des soixante-dix ans d’Émilia et de Vittorio. Il aimait bien Mario qui avait comme lui connu les fameuses Baraques avant le transit par les non moins fameuses garçonnières dont les plus remarquables se trouvaient dans la banlieue de Hespérange au quartier de Langevaux, fief italien, territoire interdit, zone réservée.

Du reste souvent, au foyer ou dans la rue quand ils se rencontraient Mario et Vittorio, ils évoquaient ces années des garçonnières pour célibataires et des Baraques pour jeunes mariés, abris temporaires construits à la va-comme-je-te-pousse par les maîtres de forges pour abriter les Italiens de la deuxième vague migratoire, celle des années d’après-guerre quand la France s’est retrouvée saignée à blanc par cette tuerie sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Les patrons, au lieu de se faire une concurrence effrénée au début de ce siècle, avaient trouvé plus judicieux de se réunir en 1911 au sein d’un Comité des Forges. Les uns et les autres poursuivaient finalement le même but : faire tourner leurs usines 24 h sur 24 h, pour reconstruire la France. Les pays en ces temps de rudesse économique pesaient dans le concert des nations en fonction de la puissance de leurs aciéries et de l’épaisseur des tôles de leurs blindés.

Au lieu d’envoyer des recruteurs vers les petits villages de la Lombardie, de l’Ombrie, de l’Émilie-Romagne, ou de la Vénétie, de Bologne ou Fabriano pour embaucher des braccianti, des ouvriers agricoles, le comité décida de créer en 1924 la Société générale d’immigration… Dès lors les flux migratoires devinrent plus importants et plus réguliers. Au début des années 30, le Pays des Rheux comptait ainsi plus de 18 000 Italiens soit près de 65 % de la population étrangère. Parallèlement des travailleurs polonais et maghrébins furent aussi accueillis, la plupart dans des foyers de célibataires qui s’étaient beaucoup améliorés depuis les années 20, époque où l’eau courante n’arrivait que sur les paliers et les toilettes n’étaient que des latrines à la turc puantes dans les arrière-cours de ce que l’on appelait parfois par dérision des « garçonnières ».

Vittorio se souvenait qu’avec ses copains de « la garçonnière du Paradis », un bloc de béton muni de toutes petites fenêtres, glacé en hiver, surchauffé en été, ils avaient attendu sur le quai de la gare de Rheux des compatriotes venus par trains entiers, se rappelant sa propre arrivée aux Rheux quelques années auparavant. Que de cris, que de rires, pour les retrouvailles entre les jeunes gens du même village. Que de mises en boîtes aussi car l’heure était à la joie et pas à la tristesse. L’arrivée d’un jeune homme du même quartier de Bologne, c’était quelque part un renforcement de la communauté qui serait plus forte pour lutter contre le cafard ou faire le coup de poing contre les Polaks ou les Bougnoules ou les Francese qui restaient malgré tout anti-macaroni par culture plutôt que par convictions. La dureté du travail au cœur des usines empêchait qu’on se fasse la guerre au quotidien mais les rapports entre jeunes étaient toujours conflictuels. Des cours d’école où les gamins s’insultaient copieusement se traitant de macaroni aux salles de classes des écoles ménagères où les bambini se voyaient consacrées aux tâches les plus ingrates jusqu’aux cantines d’usines où l’on se querellait pour un rien et aux bals des bistrots italiens où la jeunesse indigène venait semer le trouble.

Quand les Francese arrivaient et voulaient leur part du gâteau – les belles italiennes bronzées comme des napoléon en or – quelques bracciantis en marcels à la Yves-Montand (type salaire-de-la-peur) faisant rouler leurs muscles saillants s’interposaient sans dire un mot. Menaçants et arrogants. Il suffisait d’une étincelle pour faire exploser le mélange. A tous les coups les rues de Hespérange, des Rheux, de Voulaine étaient le théâtre de ces affrontements ethniques où les insultes pleuvaient aussi dru que les coups de poing ou de pied. Pour l’amour d’une Italienne aux grands yeux doux, une Sicilienne noiraude ou une Émilienne aux traits fins et à la chair blonde, on aurait tué père et mère. Insulté Dieu lui-même. Renié son propre nom.

Et pas question de mésalliance. Une Française ne sortait pas avec un Rital qui de toutes manières avait « une drôle d’odeur » faite d’épices et de gomina, de savons gras et de parfums capiteux. On les disait canailles et coureurs et ils l’étaient sans doute ayant eu à se débrouiller tout seuls depuis le départ de la petite ville ou du village, tout content de s’être enfin débarrassé de ces vitellone. En ces premières années, les jeunes Italiens, comme les jeunes Polonais ou les jeunes Arabes, vivaient dans une misère sexuelle qui leur faisait rechercher des filles faciles, des putanas derrière la gare des Rheux, pour une fellation dans le tunnel séparant les deux places, routière et ferroviaire, pour un accouplement en chiens de fusil qu’on appelait ici « à la picorin » dans un terrain vague près du Café de la gare. Vite fait, mal fait. Sans amour et sans caresse. Pour l’hygiène.

Mais le plus souvent, ces célibataires dans la force de leurs vingt ans, en pleine chaleur animale, avec ce sang italien qui est dit-on le plus chaud d’Europe, recherchaient la compagnie des filles de bistrots comme les deux jumelles blondes du Café des Aciéries, Lisa et Mona, pas farouches, mais presque inaccessibles, ou du Café du Rendez-vous où venaient les Belges pour « causer du pays » à une accorte bonne-femme déposée là par un robuste marin ostendais comme un corps mort sur une plage. Dans un langage d’une rudesse infinie, elle bégayait des « nix » à toutes les propositions qui lui étaient faites par des sidérurgistes, – on appelait les Belges les Boyaux –, qui sentaient encore la calamine des hauts fourneaux. En vidant leur bière et leur péquet, un alcool de grain titrant ses 60°, les Boyaux essayaient de grappiller des sourires « matelassés » avant de regagner leur bus filant vers Montelange à la frontière belgo-luxembourgeoise. Là-bas les attendaient des mégères renfrognées qui se refuseraient à eux prétextant « leurs époques ».

Le bar des Ouvriers avait une vitrine sale et maquillée d’affiches rouges et jaunes sur des bals de la fête, sur les rampeaux de Bellevue-Bonair, un quartier près de l’hôpital des Rheux, entre la Viers boueuse et tourbeuse, pleine de la graisse des usines et le Trou-aux-fées où étaient jetées chaque semaine les ordures de la ville. On voyait aussi la tête hirsute et surmontée d’un haut de forme d’une espèce de magicien qui prétendait être le roi du monde de l’hypnose. Seuls ses yeux d’hypnotiseur avaient été préservés de la poussière des usines et de la crasse de la rue des cités. On les voyait luire comme des phares de haute mer. Le roi du monde de l’hypnose, Maître Hyso quelque chose prétendait endormir son monde rien qu’en le regardant dans les yeux. Le spectacle aurait lieu à la salle des aînés le mois suivant mais de l’année dernière. Le regard du maître faisait encore fureur malgré ou à cause de la crasse !

Une fois ouverte la porte du bistrot des Ouvriers, c’était une cacophonie sans nom qui se faisait entendre, un assaut de phrases et de mots jetés comme des braises dans un incendie de sapinière, une tour de Babel où les langues claquaient à la vitesse d’un clapet de moulin. Ici toute l’Europe faisait bande à part. Les lourds Polaks aux poings d’enfer, – ils feraient d’excellents boxeurs à l’anglaise, frappant comme des sourds des sacs de son imaginaires –, les sveltes Italiens peignés à l’ancienne, la raie au centre, avec leur barbe de fils barbelés, les sautillants Kabyles aux yeux de braise susurrant des mots doux comme des pelages d’agneaux, les fiers Français à la superbe de jeunes coqs hautains et vaniteux, les exilés slaves ayant fui les régimes autoritaires de l’Est, comme perdus dans une toundra ventée, les premiers Africains aux yeux jaunes, lorgnant un horizon de savanes brûlées. Le monde même faisait bande à part. Ici, les gazelles ressemblaient à des ours et les loups avaient la gueule des lapins de garenne.

On s’engueulait dans tous les dialectes. On riait dans toutes les langues. Surtout, on parlait de femmes…blondes, noires, jaunes, moricaudes, nubiennes, roumaines, lettonnes, vésuviennes, sombres de Cadix, claires de de Haan, bleues du désert, évanescentes de la steppe orientale, filles du vent, de la mer, de l’air, de la terre. Filles à cuisses, à seins, à ventres, à sexes pulpeux, à gueules de teignes et d’empeignes, à trognes de musaraignes, mais aussi à ports de reines, à allures de princesse, à tours de reins éblouissants, la plou bellisima, porca miseria, à damner tous les saints du calendrier romain. Des reines de Saba, porca miseria. Rêves sans existence, souvenirs enrobés de praline et de guimauve, étranges reviens-y pour une fille laissée au pays dans les boues des chemins défoncés par les pluies, dans le fumier d’une écurie, sur les pavés d’une ville desséchée par le soleil.

On s’interpellait de groupe en groupe avec des hello ! faussement désinvoltes et des embrassades de Judas. Car on se savait seul au milieu de la multitude, seul au milieu de cette fournaise, seul au milieu de cette bourrasque humaine. Quand ils descendaient du train qui arrivait tout fumant, encore chargé du parfum des garrigues niçoises et des grands airs alpins, ils avaient l’impression d’arriver sur la planète Mars. De loin ils avaient vu les villes défiler. Les grandes comme Lyon ou Nancy puis les petites au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient de leur but, celui qui était inscrit sur le « bon d’engagement » signé quelques semaines plus tôt auprès de l’agent recruteur, Monsieur Grandhomme, de l’usine du Paradis. Les Rheux ? Un nom presque imprononçable quand on est Calabrais ou Sicilien. Comment disait-on le « e » et le « u », ensemble, « é » et « ou » ensemble ? Comment dire le « Rh ». Sur les cartes empruntées à l’école du petit village des Pouilles, on cherchait les Rheux et souvent il n’y avait rien qu’un trou sombre en haut d’une carte grisâtre.

On interrogeait les anciens revenus au village après avoir travaillé qui au Creusot, chez Schnèdre, qui dans le Nord à Valenciennes, qui dans les mines de charbon à Fourmies, qui à Charleroi en Belgique. Personne ne connaissait les Rheux que Monsieur Grandhomme avait présenté comme un nouvel Eldorado, un pays pour les chercheurs d’or, les orpailleurs, autrement dit pour les travailleurs pas feignants. Il expliquait devant des salles pleines :  « On manque de bras. La demande est forte. Nos usines ont des capacités phénoménales ; toutes les installations ont été modernisées ; d’autres ont été détruites ; la ville haute des Rheux n’était plus que ruines après les terribles combats d’août 14. Oui, oui, nous sommes juste à la frontière avec la Belgique mais pas loin de l’Allemagne.» « Mais les conditions ? » demandait un jeune homme à la recherche d’un premier emploi.

« Elles sont bonnes. Les usines sont modernes. Il y a une commission pour la sécurité. Les jeunes ne sont pas lancés dans l’usine comme ça ; il y a des semaines de mise à niveau. » Ce qui était un peu mensonger mais on ne pouvait pas demander à un sergent recruteur de dévaloriser la marchandise. Mais il comprenait vite qu’il faisait fausse route. Ce que demandait le jeune désœuvré, c’était la monnaie : le salaire ! Il faisait un geste entre le pouce et l’index… « Quanto ? » Monsieur Grandhomme disait des chiffres et les jeunes retombaient sur leurs chaises, estomaqués, les yeux pleins de rêves fous : la bagnole était au bout ainsi que la plus belle fille du village. Une famille, une belle maison, des amis, et surtout, surtout des enfants, beaucoup d’enfants, des maschios mais aussi des bambini, et un grand jardin pour les faire jouer, et une vraie ville avec des magasins, des cinémas, des salles de bals qu’on appelait « dancings », de l’électricité dans les rues et dans toutes les maisons, et un vrai tram qui se baladait de la ville haute à la ville basse, en sonnant à chaque halte, un son de cloche qu’on entendait se répercuter dans toute la ville.

On se disait : « Tiens, il est à Bellevue, tiens il est à l’arrêt des Remparts, tiens il est sur la place du monument de la Défense, tiens il est à l’arrêt de la Grimpette ! » On le suivait à la trace. Terminus en ville basse sur le parking du Tramway. Et c’était la première chose que remarqueraient Vittorio et tous les jeunes transalpins en arrivant aux Rheux : le Tram – et ce son de la cloche ! – qui suivait l’artère principale de la ville ! Entre la ville industrielle et la ville historique. Entre un grand magasin qui brillait de mille feux pas loin de la gare et une grande place militaire. Mais surtout ce qui avait impressionné Vittorio, c’était l’usine. Il l’avait aperçue de loin ou plutôt sentie de loin. Le train s’était arrêté dans une gare pour laisser passer un train plus important qui filait, lui avait dit un voyageur habitué de la ligne, vers les mers du Nord. « Le mers du Nord » Il avait retenu le terme au pluriel et l’avait sucé comme un bonbon.

Puis le convoi avait repris la ligne de fond de vallée. Il y avait de la forêt partout, une grosse rivière boueuse qui longeait les talus de la ligne ferroviaire : « C’est la Viers ! » commentait le voyageur qui revenait aux Rheux après être allé à Paris. « La Vierce ! » répétait en imitation Vittorio qui la suivait des yeux s’infiltrant comme un serpent entre des plantes cannibales de deux mètres de haut ou traversant de biais des prairies vertes à faire mal aux yeux… « C’est pas comme chez nous, lui avait glissé un de ses copains en patois émilien. » La nature ici était prodigieusement riche et foisonnante, sans doute le signe de pluies abondantes. Les jeunes Italiens avaient voyagé toute la nuit depuis la frontière et découvraient en plein jour ce nouvel Eldorado comme avait dit le recruteur. Fatigués certes, les traits tirés certes, mais tous les sens en éveil, yeux, oreilles, bouches, tendus, ouverts, voire écarquillés.

Ils abaissaient la vitre avec la manivelle, é pericoloso sporgesi, et riaient avec toutes leurs dents pour exorciser la peur qui faisait une boule grosse comme un poing au creux de l’estomac comme un soleil noir qui irradiait ses chaleurs moites ; qui tournait, tournait. Certains plus hardis que d’autres passaient la tête par l’ouverture de la vitre baissée et tentaient de sentir l’air ambiant de ce drôle de pays des Rheux que personne ne connaissait. Ce pays de nulle part comme on disait entre soi, entre les jeunes que les circonstances économiques et politiques avaient poussés dans le train de l’exil, dans les bras rayés de gris du papà Grandhomme. Tous ceux qui voulaient croquer de l’avenir. A vingt ans, le monde est à construire et à reconstruire. Sinon à quoi ça sert d’avoir vingt ans ? Les vittelone étaient des proies faciles pour les chasseurs d’hommes, les Grandhomme de toute obédience : charbonnière, ferrifère, minière, cimentière, etc. partout où l’Europe construisait son destin économique. D’autres allant chercher l’or des réussites de l’autre côté de l’océan. Adieu Palerme, bonjour New-York !

Tous ces garçons dans la fleur se promettaient une fois fortune faite (quelques mois ? Deux, trois ans tout au plus) de revenir au pays, d’acheter la plus belle maison du bourg et d’épouser « la promise », celle qui pendant tout ce temps se morfondrait à conduire des chèvres, à faire des tapisseries ou à remplacer au pied levé une mamma fatiguée par toutes les maternités et quand enfin le facteur ferait non de la tête : pas de lettre aujourd’hui, ni hier, ni avant-hier et encore moins que demain, il faudrait se rendre à l’évidence : le Grandhomme était un ogre qui avait avalé les petits poulets ritals. Le facteur serait au chômage et la belle Gilda vouée au célibat. Elle vieillirait entre ses collines, sèche et rude, le menton herbeux pointant là-haut, vers ce pays de barbares, au nom imprononçable : les Rheux !

Un jour pourtant, elle verrait s’arrêter un autobus vert-olive plein de poussière sur la place du village… En descendrait un Gino en grand apparat, habillé comme un gentilhomme de la ville, portant une belle et grande valise en vrai cuir et « suité » d’une jeune femme à la peau blanche, ronde de ses œuvres et marchant comme un canard sous le regard brûlant des vieillards poussiéreux assis sous les arbres. Le soleil serait à son acmé. Les arbres feraient des taches dérisoires sur le sol brûlant. La belle parturiente pousserait son ventre dans cette fournaise, les pieds brûlés par la poussière d’or de la place. Le beau Gino était revenu, femme prise et mise enceinte dans la foulée pour une présentation officielle : famille, parents, maire, curé, copains…Il fallait absolument afficher son opulence et quoi de mieux que de s’exhiber en « superbes costoumes » et bientôt papà d’un maschio aux yeux noirs ! L’oubliée n’avait plus que les yeux pour pleurer et fuierait dans les pierrailles des collines sous les acacias coupant comme des couteaux, à botter le train aux serpents. Avant de s’enfuir, elle ferait le signe… cornutto ! Et gueulé : porca miseria !

Vittorio avait la tête pleine d’images, chaude et vibrante, et l’avait refroidi dans le vent du train. De la terre et de la Viers montaient des odeurs d’une profondeur insondable. Cela sentait la vase des terres acides, mais aussi le moisi des feuilles pourries, le souffle du vent sous les hêtraies, les fragrances puissantes des écuries où hennissaient quelques chevaux. On était en pleine campagne loin de l’idée que l’on pouvait se faire de ce pays dont on disait que les hivers étaient aussi rudes que ceux qui avaient décimé la Grand Armée ; un froid sibérien et quand on disait ça on plissait les yeux comme pour s’abriter de la bise cinglante. Le Pays des Rheux s’apparentait à une sorte de monstre bouffeur d’hommes. Ce qui quelque part était proche de la vérité puisque sa gare qui charriait en permanence, 24 h sur 24, les produits finis des laminoirs, poutres, palplanches, feuillards, fils, tôles, accueillait aussi de jour comme de nuit des convois entiers de travailleurs étrangers. La gare des Rheux était un feu bouillant de machines se croisant dans un enfer de rails secoués par les lourds wagons de métal.

Vittorio comme Mario, comme Marco, comme Giovanni, ne pouvait pas savoir que ce pays-là était à la fois plus terrible qu’ils n’osaient l’imaginer mais aussi plus étrange, plus magique, plus humain qu’ils n’avaient osé l’espérer. Leur vie d’hommes était à peine entamée. Ils n’en avaient usé qu’une marge étroite, n’en avaient écrit qu’un avant-propos de quelques lignes. En sifflant et tirant comme une sourde, faisant un bruit d’enfer dans les tunnels, la lourde loco projetait vers l’inconnu ces trois cents aventuriers pressés tout à coup de subir les épreuves du feu, d’aller au sacrifice. Et Vittorio, la tête dans la bourrasque, la peau piquée d’escarbilles, fut le premier à voir. Les Rheux ! A la sortie d’un bois et d’une longue courbe, il aperçut comme un énorme feu d’artifice, ou plutôt parce qu’il dut s’y reprendre à plusieurs fois pour l’écrire à ses parents, comme une boule de feu. Une sorte de volcan, tiens comme le Vésuve, qui serait en éruption permanente.

Outre le feu et les milliards d’étincelles qui explosaient en gerbes, ce que Vittorio ressentit aussi, c’est le souffle puissant des machines, qui insufflaient de l’air dans les hauts fourneaux, des structures de métal si hautes qu’on les voyait disparaître dans le ciel, habillées de lumières comme des phares d’automobiles. Au milieu de ces tubulures, comme la protégeant, la cuve du haut fourneau d’où partait une chaîne de wagonnets qui allaient faire le plein plus bas dans la vallée. De vastes hangars apparurent, les halles ouvertes de part en part et abritant les trains finisseurs, les fameux laminoirs, qui résonnaient de bruits métalliques comme des coups de marteau sur une enclume. « On frappe le fer ici » pensa Mario, un peu effrayé par cette ambiance de forge gigantesque. Au-dessus enfin, trois hautes cheminées de briques rouges, environnées de fumerolles…

– Regardez, regardez…le Vésuvio ! cria Vittorio, au comble de la surprise.

Ils furent en une minute comme une volée de moineaux collés aux vitres du train. Avec des ho !, des ha !, des jurons en italien, prononcés les lèvres serrées, prêtes à éclater sous la pression. Il Vesuvio ! Il Vesuvio ! Ces grands gamins qui dans leur village ou dans leurs quartiers jouaient les durs, s’enflammaient pour un regard, roulaient des mécaniques à s’en faire péter les boulons, étaient ici comme des enfants fous d’une joie qu’ils n’arrivaient pas à contrôler. N’était la déclivité du plancher du wagon en pleine courbe, ils auraient dansé comme des moutards en se tenant par la main. Ils auraient fait la ronde effrénée comme dans une cour d’école. Et puis par la vitre qui n’avait pas été remontée, s’infiltra un air tellement vicié qu’il arrêta les rires dans les gorges.

Ça sentait le soufre ! Une odeur de pestilence exceptionnelle ! Un pet de haut fourneau. Une odeur rouge et qui vous prenait au cœur et à la gorge, brûlait les yeux et les poumons, faisait remonter de l’eau du corps aux bords des yeux. Les gamins pleuraient sans pouvoir arrêter les larmes qui pissaient en gouttes énormes.

– Bon dieu, mais c’est quoi, ça ? Vittorio, c’est ça…les Rheux ! mais c’est l’enfer ?! Porca miseria !

La fumée rouge envahit tout le compartiment et celui qui se trouvait le plus proche de la vitre manœuvra la petite manivelle à toute vitesse. Trop tard. Mais les jeunes purent souffler et se reprendre un peu. Le train continuait sa course folle, entrant au cœur de l’usine, laissant de part et d’autres des galeries de lumières, des superstructures rutilantes et des bâtis d’usines. Les jeunes Italiens recevaient en pleine tête, pleins yeux, pleine peau, pleine bouche, cette masse à la fois visqueuse et vaporeuse qui ondulait autour d’eux comme un suaire. « C’est incroyable, pensaient-ils, qu’il n’y ait pas de – ils cherchaient un mot – de différences entre la ville et l’usine, que tout soit ainsi entremêlé, comme tissé, comme tramé, comme si ville et usine faisaient partie du même corps. Et ils ne pensaient pas si bien dire.

– Comment s’appelle cette usine ? demande en hoquetant Vittorio au voyageur qui s’était saisi de sa valise dans le porte-bagages et attendait l’arrêt au terminus, debout dans le couloir.

– Ici, vous êtes aux Rheux, la ville la plus industrielle de Lorraine mais l’usine que nous venons de traverser porte le nom du Paradis. Il y a en trois autres dans la vallée et puis il y a aussi les mines.Vous venez d’Italie ?

– Oui, oui, nous sommes du même village, Pieve di Cento, reggio d’Emilie, pour travailler dans les usines du Paradis.

– Je crois que vous ferez l’affaire ; vous avez l’air costaud. Mais la première fois, ça fait toujours forte impression. On en prend plein la gueule, hein ? Vous verrez, vous vous habituerez ! Vous allez loger où ?

Vittorio sortit un papier de sa poche et lut difficilement : « Le Vert-Bois. »

– Ah oui, le Vert-Bois ! C’est un foyer de célibataires au quartier de Langevaux à Hespérange. C’est juste dans la banlieue, la première ville après les Rheux. Tout ça ne forme qu’une ville qui se poursuit en Belgique et a u Grand-Duché de Luxembourg. La frontière passe au cœur de la ville ; vous verrez, c’est étonnant. Ici, on parle toutes les langues de l’Europe. Vous ne serez pas dépaysés : il y a plusieurs milliers d’Italiens mais aussi beaucoup de Polonais. A Langevaux, il y a une très bonne cantine : celle de Madame Bridaut. Huguette Bridaut, une veuve de mineur qui a repris son nom français ; elle a été mariée avec un Polak qui s’est fait écraser par une poutrelle dans les mines des Terres Rouges à Vallonrupt. A cause du rendement, le toit de la galerie était mal étayé. Faut produire, le plus vite possible. Vallonrupt, c’est plus loin sur la ligne, dernière ville avant la Moselle.

– Et vous, vous êtes qui ? Pour savoir tout ça ?

– Moi, je suis Lucien Jeandet, reporter et envoyé spécial du journal socialiste L’Humanité de Paris. Le journal de Jean Jaurès. C’est un journal pour les travailleurs comme vous, pour les immigrés, qui défend les intérêts de la classe ouvrière, la lutte des classes ! Je loge à hôtel de la Gare. Je voudrais… je voudrais vous accompagner dans vos premiers pas. Donnez-moi votre nom : je viendrai vous voir demain matin, une fois que vous serez installés. Votre témoignage est intéressant ; je vous ferai visiter la ville, à pied mais aussi en tram.

Il choisit le tutoiement :

– Ecoute, tu entends la cloche ? C’est le tram des Rheux !! Là, il est au sommet de la Grimpette ! On entend bien la cloche qui passe au-dessus des jardins ouvriers ! Tu verras, c’est un pays très dur à la tâche, mais c’est un pays formidable ! La solidarité ouvrière camarade ! Ici, on la pratique tous les jours ! C’est la lutte finale.

 

Vittorio n’en revenait pas d’un tel bagout. On dit pourtant que les Italiens ne sont pas manchots dans le maniement de la langue mais là ils étaient battus à plates coutures. Le journaliste eut encore le temps de leur dire qu’il avait fait un saut jusqu’à Paris au journal pour recevoir les consignes. Son rédacteur en chef souhaitait qu’il poursuive son enquête en profondeur, en traitant notamment des nouvelles populations qui accouraient de toute l’Europe pour participer à ce formidable développement économique. « Ici, c’est le Far- West, dit-il, avec des Indiens, les paysans du cru, dépossédés de leurs terres, avalées par l’extension des usines, les cow-boys des usines, les gardes-chiourmes, mais aussi les pionniers immigrés comme vous et les Visages pâles de Paris, qu’on appelle ici les maîtres de forges ».

Lucien Jeandet parlait tellement vite et d’abondance que Vittorio ne comprenait qu’un mot sur deux et n’arrivait pas à faire le joint pour une bonne compréhension du sujet. L’idée du Far-West lui passa complètement au-dessus de la tête, préoccupé en plus qu’il était par ce qu’il venait de vivre : l’entrée aux Rheux ! La brume se dissipa un peu et Vittorio vit que le train passait sous des halles immenses où étaient entreposées des poutrelles d’acier ficelées par bottes avec des références écrites à la craie. Là on voyait s’agiter des silhouettes habillées de bleus. Puis ce fut la gare proprement dite des Rheux. Un bâtiment quelconque, oblong, couvert d’une poussière de suie, noire et grisâtre. Le chauffeur du train fit grincer ses freins et s’immobilisa. Vittorio entendit un bruit de cloche. « Terminus pour le train. Terminus pour le tram ! » lança Lucien Jeandet en attendant l’ouverture des portes et en sautillant sur place.

– Les Rheux ! Les Rheux ! lança une voix rauque. Tout le monde descend. Les Rheux : Terminus ! Tout le monde descend.

Le cœur était serré comme dans un étau. Cette fois, il n’y avait plus à tergiverser. Là, ici et maintenant, commençait l’exil. Deux ans, trois ans ; déjà leur manquaient le chant des gros grillons noirs nichés dans les pierrailles, le vent soufflant dans les rues de poussière, le soir qui ne finit jamais de tomber, les filles si belles qu’on n’ose pas les regarder et qui se baignent nues dans la petite rivière derrière les chênes clairs et se refusent jusqu’au mariage ou qui n’accordent qu’un baiser goulu mais qui font l’amour avec les yeux. Déjà, ils souffraient le martyre de la solitude, l’angoisse de l’inconnu, la peur de l’autre. Déjà, ils étaient malades, prêts à vomir, les poumons encore pris dans l’orage rouge. Ils redevenaient des gamins tout à coup. Eux qui se prenaient pour des hommes. L’image de leurs mères les poursuivait…quand ils étaient partis le baluchon sur le dos. « Mamma ! » « Mi figlio ! » Des adieux à n’en plus finir. Des embrassades et même des larmes. « Mais mamma, je suis un homme ! » Devant tout le village, la honte !

Vittorio suivait Lucien Jeandet et fut donc le premier de son groupe à poser le pied sur la terre des Rheux. Et ce fut comme un rite essentiel ; un rite d’initiation ! Il ferma les yeux, fortement et attendit les pieds presque enfoncés dans le sol dur du quai. Il tressaillit tellement les sensations étaient fortes. « Nous sommes des pionniers ! » se dit-il même s’il savait bien qu’ils avaient été précédés au début du siècle par une première vague italienne dont beaucoup avaient fait souche. Ce flux n’avait du reste pas cessé, sauf pendant la guerre ou les années de récession après 1929 mais avait repris plus fort encore une fois qu’avaient cessé les hostilités. Vittorio respira à fond l’air qui se glissait en rafales dans ce fond de vallée. Il y avait toujours des senteurs de soufre mais moins accentuées. Il appréhenda aussi des odeurs de mouillé, de moisissures, et de quelques autres fragrances plus difficilement discernables. Il répéta deux fois : « Les Rheux ! Les Rheux ! » Derrière, ça poussait, ça protestait, ça gueulait dans tous les dialectes italiens. Même son pote de voyage lui demanda d’avancer ! De circuler, de faire un pas à gauche ou à droite ! Il y avait de l’impatience partout comme si l’on n’en pouvait plus d’avoir attendu. Le chef de gare vint vers eux :

– Quelqu’un parle français ? hurla-t-il au-dessus de cette foule de forts gaillards tenant à pleines mains, à pleins dos leurs baluchons ou leurs vieilles valises bourrées de coups de pied. D’autres en chapeau portant une queue de blaireau, le visage noir de suie et les yeux rieurs, serraient de pauvres hardes sur leurs vastes poitrines habillées d’une chemise à carreaux déchirée. De cette foule hétéroclite s’élevaient des cris, des chants, des rires, des appels et des ho ! et des ha ! de surprise et d’admiration pour un lointain cousin retrouvé dans la foule. « Tu es aussi du voyage ? » disait l’un dans un patois romagnol. « Je ne t’ai pas vu au départ… » « Tu sais, il y avait tellement de monde ! » répondait l’autre ! » « On ne se quitte plus, hein ?  » « On ne se quitte plus ! » Promesse de Gascons car bien sûr on allait se quitter et peut-être même se perdre de vue. La colonie italienne comptait déjà plusieurs milliers d’Italiens des Rheux à Vallonrupt et ceux qui arrivaient allaient se fondre dans l’espace.

Le chef de gare obtint un semblant de silence et trouva quelques interlocuteurs parlant à peu près le français.

– Il est interdit de traverser les voies. Je vais vous conduire jusqu’à la salle des pas perdus où vous attendent vos familles.

On traduisit tant bien que mal. On s’exclama ici et là et des rires fusèrent : « On n’est pas des péquenots » « On sait ce que c’est qu’un train ! » On criait ! On se sentait forts : on était la foule. La foule de jeunes gens qui partaient à l’aventure dans les promesses de leur vingt ans. Le foule de ceux à qui vont être proposés le meilleur sans doute mais aussi le plus difficile : vaincre l’inconnu, donner un sens à l’innommable, valoriser l’inculte. Car bien sûr il n’y avait personne pour penser que cette « chance-là » ne devait pas être saisie à pleins bras même si l’aventure se révélait pleine de chausse-trappes et si l’exil s’avérait plus difficile qu’il n’y paraissait à première vue.

Alors Vittorio fit à son vis-à-vis cette promesse qui eut pour effet de faire se retourner le monde : « Tu vois, moi Giovanni, je ne retournerai jamais au Pays. Pour moi l’Italie, c’est fini… fini ! Je ne vais pas retourner dans un pays qui n’a pas su me nourrir ni nourrir ma future famille, ma femme et mes enfants ! »

– Tu ne peux pas dire ça comme ça… sur le coup de la colère, répondit Giovanni.

– Je vais faire mon nid ici. Je vais construire ici. Trouver une femme ici…me marier ici. Ici, tu comprends. Je ne ferai jamais le chemin du retour.

– Et ta famille laissée au pays ? Ta promise ? Tes parents ? Ta pauvre mère ?

 

Vittorio ne répondit pas parce que justement il pensait à sa mère. S’il pouvait, peut-être qu’un jour il la ferait venir pour qu’elle connaisse, elle aussi, un peu de ce bonheur tout neuf qu’il était sûr de bâtir ici et qui portait au front ce mot magique : progrès ! Non bien sûr, il n’abandonnerait pas les siens. Il y aurait une pièce dans sa casa pour y mettre la mamma et le papà ; elle s’ouvrirait sur un grand jardin avec des fleurs de là-bas. Il y aurait plein de petits-enfants qui feraient des bruits d’hirondelles dans la rue. « Vite, vite, ouvre la fenêtre : les voilà de retour ! » Et les belles entreraient dans une maison pleine de bruits, de couleurs, de senteurs. Et ce serait le printemps.

Cette fois, Vittorio n’avait plus peur. Il se sentait des ailes de géant. Il gonfla la poitrine et avala d’un coup tout ce qui montait de la ville qu’il sentait bouger tout autour de la gare. Il s’arrêta avec tout son groupe pour laisser passer une locomotive haut le pied qui crachait des volutes noires de fumée âcre. Une autre s’annonçait et il fallut encore patienter. Elle passa dans un enfer de bruit tractant des wagons de poutrelles identifiées par les mots « Les Rheux LP Le Hv.» « Tiens des produits du Paradis qui partent pour le Havre. » commenta Lucien Jeandet. « Les productions des Rheux sont de première qualité…on a des marchés jusqu’en Amérique. » Le « on » surprit Vittorio et il lui dit. « Ici, on a la plus forte concentration de production d’acier de France. » expliqua le journaliste. « Et cette production, c’est l’avenir de la France ; on ne peut pas mettre notre avenir entre le mains des maîtres de forges ; nous sommes nous partisans de la nationalisation. »

Vittorio n’eut pas le temps d’en demander plus, la foule le pressait et le chef de gare les fit traverser le dernier passage. Une grande porte vitrée à deux battants fut poussée d’une manière vive et Vittorio fut projeté dans le hall des pas perdus ; c’est-à-dire dans une foule bigarrée et chaleureuse qui poussait des cris et des chants italiens. Toute la communauté italienne du Pays des Rheux avait délégué ses représentants, soit un membre par famille ou presque tant la foule était dense ; foule qui débordait sur la place devant la gare et s’interpellait en dialecte mais aussi en français, se prenait en pleins bras pour des embrassades d’enfants joyeux. On reconnaissait des « pays », des voisins avec qui on avait couru dans les collines  après une chèvre perdue ou fait le coup de poing contre les « étrangers » d’autres quartiers. Il y avait des larmes dans les rires, des émois dans les premiers bonjours, des promesses à n’en plus finir !

Vittorio n’en revenait toujours pas. Cet accueil extraordinaire disait tout : l’attachement de ces expatriés pour leur pays, laissé là-bas de l’autre côté des montagnes, pour leur langue, pour leur culture. Comme tous les exilés, ils se retrouvaient dans l’évocation de leur village, de leur quartier, de ce petit bout de chemin qui menait aux pâturages, de cette ruelle bolognaise sombre comme un tunnel où il faisait bon attendre l’ombre du soir, dans les lessives claquant comme des drapeaux. « Bon dieu, que c’était bon cet air frais venu du pays !» « Et ici ? comment c’est ? » demandaient les nouveaux venus. Des réponses lapidaires fusaient comme une pluie de cailloux ! D’où il ressortait que « c’était dur mais qu’en somme ça valait le coup ».

Vittorio vit le jeune journaliste en pleine conversation avec des nouveaux venus. Il notait dans un petit calepin les déclarations des uns et des autres pour un article qu’il se promit de déchiffrer comme premier exercice d’intégration dans ce nouveau pays. Puis il sentit tout à coup qu’on lui tirait la manche. Il se retourna et vit une bonne figure d’Italien lui sourire de toutes ses dents  : c’était son oncle Guiseppe, le plus jeune des Belardi, le préféré de son père parmi une fratrie qui comptait huit autres frères et sœurs. « Guiseppé !! » s’écria Vittorio et sans arrière-pensée, les deux hommes se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Ils s’étreignirent avec force, émus aux larmes mais prévenus contre les excès de sentiments. « C’est formidable ! » dit simplement Vittorio en montrant la foule. « On est un peuple généreux ! » répondit Guiseppe. Il voulait dire prolifique mais ne connaissait pas le terme.

Très vite, Guiseppe l’entraîna en se frayant un difficile chemin dans les masses compactes des embrassades.

« Je compte sur toi camarade, demain matin. » lui lança Lucien le journaliste qui travaillait comme un fou, calepin et stylo en mains… « Si, si ; dix heures au Vert-Bois ! »

Le « camarade » Vittorio sortit de la gare.

Il était heureux de cette sauvagerie qu’il sentait sourdre de partout !

Fin du chapitre 4.

 La suite le mercredi 12 novemb

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